Et si on parlait… Annulation du Festival Étrange Grande

Et si on parlait... Festival Étrange Grande annulé

Aujourd’hui, je n’ai pas envie de dire « bonjour » avec un smiley qui sourit. Aujourd’hui, les portes d’un festival littéraire auraient du s’ouvrir pour le week-end. Plus de 160 auteurices devaient rencontrer leurs lecteurices, des artisan•es se préparaient à dévoiler leur art, des cosplayeur•ses peaufinaient les derniers détails d’un week-end qui s’annonçait coloré et joyeux. Mais aujourd’hui, tout ceci n’arrivera pas. Aujourd’hui, le Festival Étrange Grande n’aura pas lieu. Parce que la haine a remporté le combat…

En 2021, en Moselle, a eu lieu la première édition d’un nouveau festival : Étrange Grande, le Festival des littératures de genre. Étant dans la région, je ne pouvais que me réjouir de l’organisation d’un tel événement. Et je m’y suis rendue chaque année avec énormément de plaisir, tout comme les milliers de personnes qui s’y rendaient également, toujours plus nombreuses d’une année à l’autre.

La 5e édition devait donc ouvrir ses portes aujourd’hui. Depuis plusieurs mois, j’ai suivi le compte Instagram du Festival, impatiente de voir les auteurices invité•es et de préparer ma petite liste de livres à acheter à cette occasion. Et puis le 26 août, tout a basculé…

Un communiqué à l’attention des auteurices invité•es est posté. La raison : la présence d’un certain auteur (dont je tairai volontairement le nom), mais surtout de ses livres publiés par une certaine maison d’édition : Magnus.

Pour celleux qui ne connaîtraient pas cette maison d’édition, ne serait-ce que de nom sinon de réputation, voici en quelques lignes à qui nous avons affaire.

Magnus est une maison d’édition indépendante française qui a été fondée en 2022 par Laurent Obertone et Laura Magné. Clairement identifiée comme étant proche de la droite nationaliste, avec une ligne éditoriale claire : critiquer la société avec pour fond les problèmes sécuritaires et l’immigration (thèmes chers à l’extrême-droite), la critique du genre (encore une fois un des thèmes favoris de l’extrême-droite), masculinisme (pas le biais de BD « satiriques » dont je préfère ne pas connaître le contenu réel). On leur doit surtout un « essai » qui a beaucoup fait parler : « Transmania – Enquête sur l’idéologie transgenre » de Dora Moutot et Marguerite Stern. Rien que le titre est suffisamment évocateur…

On comprend donc rapidement que voir le nom de cette maison d’édition associé au Festival a fait grincer des dents. Étrange Grande portant des valeurs, disons-le, clairement à l’opposé de ce que propose cette ME, la décision a été prise d’écarter les livres publiés par Magnus, mais de laisser l’auteur libre de venir, avec d’autres ouvrages. J’ai personnellement salué cette décision, et je maintiens que les organisateurs ont eu raison.

L’an passé, le Festival avait déjà fait parler à cause d’une exposition Harry Potter. Sachant les positions anti-trans de JK Rolling, et connaissant les valeurs humanistes et inclusives du Festival, j’avais été surprise. Autant dire que je n’étais pas la seule, mais les réactions ont pu être parfois assez virulentes, remettant sur le tapis l’épineuse question : doit-on séparer l’œuvre de l’artiste. Je ne débattrai pas sur le sujet, ce n’est pas le moment. La volonté affichée des organisateurs (et dont je n’ai aucun doute) était de proposer en exposition des objets liés à une saga littéraire qui a marqué énormément de lecteurices, pas de mettre en avant l’autrice, et encore moins ses « opinions ». J’ai, à ce moment-là, montré mon soutien aux organisateurs, mais ne suis pas allée voir l’exposition pour autant. Et je maintiens mon soutien.

Cette année, les réactions ont été visiblement beaucoup plus vives, mais surtout plus violentes. Dans les commentaires du communiqué sur Instagram, on peut déjà en avoir un aperçu, à commencer par une insulte (raciste, en prime) à laquelle j’ai eu droit pour avoir exprimé mon accord avec la décision d’écarter Magnus du Festival. C’est malheureusement une chose dont j’ai l’habitude sur Threads, n’étant pas du genre à me taire…

Mais ce qui m’a le plus « choquée » (à défaut d’un terme plus approprié), c’est la réaction de certaines personnes, à commencer par l’auteur, visiblement très remonté (de ne pas pouvoir vendre tous ses livres ? De ne pas pouvoir participer à la propagation des idées de sa maison d’édition ? Ne conjecturons pas…), mais surtout de personnes qui, soit ont fait semblant de ne pas comprendre la différence entre l’auteur et sa maison d’édition (auteur = présence ok / maison d’édition = présence pas ok), soit se sont servies de cet espace pour tenter de défendre les idées de cette ME et de l’extrême-droite en particulier (en prenant en exemples les morts de Quentin Deranque ou Charlie Kirk, qui n’ont strictement rien à voir avec le sujet).

Sans oublier les « légistes » du net qui sortent des articles du Code pénal sur la discrimination (ce qui n’est pas valable dans ce cas), ou la personne qui a été capable de me répondre que puisque le Festival reçoit des subventions de la communauté de communes, c’est donc que le Festival un service public (ce qui est totalement faux). Ne parlons pas de celleux qui se prennent visiblement pour des personnes particulièrement importantes au point de dire « je n’habite pas le trou du cul du monde, je ne suis jamais venue, je ne viendrai pas, je ne conseillerai à personne de venir, je dirai même le pire de ce festival » (en accusant les organisateurs de manquer de cohérence…). On appréciera le « je n’habite pas le trou du cul du monde »… Moi non plus, et la commune d’Hettange-Grande, certes petite (moins de 8000 habitants recensés en 2023) n’est pas perdue au milieu de nulle part. On y accède très facilement par l’autoroute (la A31, direction Luxembourg), ou par le train (il y a régulièrement des TER, et la gare est proche du lieu du festival…). Alors pourquoi ce genre de commentaire, si ce n’est tenter de rabaisser à la fois les organisateurs du festival et celleux qui s’y rendent ? Pathétique, à l’image de celleux qui insultent et menacent.

Et puis le 27 août en fin de journée, l’annonce est tombée : l’équipe organisatrice se retire, la 5e édition Festival n’aura pas lieu. « Ces derniers jours, les développements autour de l’événement, les messages d’injures, de menaces et de violences reçus via différents canaux, ainsi que le risque de tensions lors de la manifestation, nous ont amené à réévaluer les conditions d’organisation du festival. » Après concertation entre les différents intervenants (organisateurs et commune d’Hettange Grande, très certainement), il est ressorti que les conditions de sécurité nécessaires au bon déroulement de l’événement n’étaient plus remplies. À cause de menaces visiblement crédibles, sinon cette décision n’aurait pas été prise.

Autant dire qu’en tombant sur cette publication, j’ai été évidemment extrêmement déçue (je le rappelle, c’est un événement que j’attends impatiemment chaque année), mais surtout profondément en colère. Le 27 août 2026, les idées extrémistes de personnes qui se pensent au-dessus des autres ont remporté une victoire, ils ont réussi à museler la Culture, tout en accusant le Festival de censure (ce que ce n’est pas non plus). Cette année, pas de Festival pour des milliers de lecteurices en visite, d’auteurices qui veulent partager leur œuvre, de bénévoles qui chaque année font un travail merveilleux pour accueillir tout le monde le mieux possible. Pas de Festival pour les artistes du Cosplay, les illustrateurices, les créateurices. Et ça me met vraiment très en colère.

Mais je comprends totalement la décision des organisateurs. Je suis extrêmement triste, mais je comprends. Et je leur envoie encore une fois tout mon soutien, iels le méritent plus que tout.

Cette année, pas de Festival Étrange Grande, et on ne peut pas encore se prononcer pour l’année prochaine. Mais je veux y croire. Je veux croire que la haine et la violence ne gagneront pas, et que nous retrouverons la bonne humeur et la joie qui faisaient le succès de cet événement. Et si je peux y participer d’une façon ou d’une autre, alors je le ferai sans hésiter.

Aujourd’hui, la haine a gagné, et nous toustes en payons le prix. Faisons en sorte que ce soit la dernière fois.