Et si on parlait… Lectures jeunesse (ou pas) 🤔

Et si on parlait... Lectures jeunesse (ou pas)

Hey ! 👋 Pour le dernier article de ce genre cette année, j’arrive avec un sujet que je n’aurais jamais pensé aborder, puisque ce n’est pas ma « spécialité ». Allez, lançons-nous ! Et si on parlait… Lectures jeunesse (ou pas) ? 😉

Avant tout : une remise en contexte est nécessaire, parce que cet article ne sort pas de nulle part 😅

Il y a quelques jours, en faisant mon petit tour sur Threads, je suis tombée sur le post d’une libraire qui partageait une anecdote de son travail, et demandait l’avis d’autres libraires qui passeraient par là. En bref, une cliente, grand-mère, était passée par sa librairie et avait demandé un avis concernant la lecture d’un roman de Bernard Werber, non pas pour elle mais pour un enfant de 9 ans. La libraire s’interrogeait sur la pertinence de mettre un roman de cet auteur dans les mains d’un enfant, et je partage ses interrogations 🤔

Avant de parler des réponses qui lui ont été faites plus en détail, faisons un point sur ce qu’on appelle « jeunesse » dans le merveilleux monde du livre, et sur les autres catégorisations 👀

La littérature dite « jeunesse » s’adresse à un public jeune (évidemment 😆), jusqu’à 12 ans à peu près. L’objectif des livres dans cette catégorie d’âge est d’apprendre, de faire rêver, découvrir le monde. On y trouvera de l’aventure mais pas trop dangereuse, des frissons de peur mais pas trop (dans le genre de la collection « Chair de poule »), de quoi grandir sereinement et apprendre en s’amusant. Le vocabulaire est généralement assez simple (mais pas simpliste), direct, bref, adapté aux capacités de compréhension d’un enfant 🤷‍♀️

À partir de 12 ans (à peu près) et jusqu’à 18 ans (à peu près aussi), on entre dans la catégorie « adolescent / Young Adult ». Contrairement à la littérature « jeunesse » où les héros sont des enfants, ici ce sont des ados qui se cherchent dans une quête d’identité, avec des thèmes tels que l’amour (et la découverte de la sexualité), l’amitié, mais aussi des thèmes plus sombres comme les révoltes (bonjour la crise d’ado 😆), les injustices, avec parfois mais pas systématiquement de la violence, parfois institutionnelle (comme dans les dystopies), où l’idée est de questionner à la fois le monde et la place qu’on y occupe, d’avancer vers l’âge adulte et s’y préparer. Le vocabulaire n’est pas franchement un critère de catégorisation puisque c’est surtout l’âge des personnages et le lectorat visé qui importent. Toutefois, même si la catégorie « Young Adult » est surtout un label marketing, on y trouve généralement des textes plus matures.

La catégorie suivante, le « New Adult », s’adresse principalement aux 18-25 ans. Plus ado mais jeune adulte, les problématiques sont un peu différentes. On y retrouvera davantage de sexualité explicite, de relations toxiques (coucou la Dark Romance 👋), avec des personnages étudiants ou qui entrent dans le monde du travail, dans des relations plus adultes. Le ton y est plus cru, plus direct… plus adulte 😄

Et évidemment, pour finir, la catégorie « adulte » qui regroupe un peu tout le reste questions thématiques 😅 Un lecture « adulte » n’est évidemment pas enfermé dans cette catégorie (pas davantage que les autres, mais on y reviendra), et les lecteurices adultes qui lisent du YA, du jeunesse, du New Adult sont pléthore. Un peu l’âge où tout est permis 🥳

Toutefois, la catégorisation « jeunesse » n’a pas toujours été aussi précise qu’aujourd’hui, et les ouvrages destinés à la jeunesse, considérés aujourd’hui comme des classiques, étaient très différents. Si on commence à voir émerger des ouvrages « jeunesse » dès le XVIIIe siècle, avec l’idée d’éduquer les enfants avec des textes adaptés à leur âge (voire à leur sexe…), l’idée d’une littérature ciblée se développe petit à petit au XIXe siècle, mais ne sera réellement reconnue comme « littérature jeunesse » qu’au XXe siècle.

On a ainsi vu une évolution dans les textes proposés, passant d’histoires telles que « La Belle et la Bête » de Madame Leprince de Beaumont, où une jeune fille voit ses sœurs se marier mais préfère lire plutôt que chercher un mari… jusqu’à ce qu’elle change d’avis (parce qu’une jeune fille DOIT se marier…), à un « Alice au Pays des Merveilles » de Lewis Carroll (tout de même très bizarre 🤔) ou encore les contes de Perrault et des frères Grimm (très moralisateurs). Jusque là, on retrouve toujours cette volonté d’éduquer (surtout les filles) ou de faire peur (si vous n’écoutez pas vos parents, vous allez avoir des problèmes !) 🙄

Au XXe siècle, l’offre en littérature prend de l’ampleur, et on voit arriver « Winnie l’Ourson » de A.A. Milne « Pierre Lapin » de Beatrix Potter pour les plus jeunes, « Peter Pan » de J.M. Barrie, « Charlie et la chocolaterie » et « Sacrées sorcières » de Roald Dahl pour les un petit peu moins jeunes, ou encore « Les Chroniques de Narnia » de C.S. Lewis qui regroupe plusieurs romans plus ou moins courts et dont, à mon avis, seul le premier (« Le Lion, l’Armoire et la Sorcière blanche ») est vraiment a considérer comme un récit « jeunesse » 😶

On cherche moins à éduquer, dans un sens moralisateur, et davantage à faire rêver les enfants. Qui n’a jamais voulu voler avec Peter Pan, ou partager un pot de miel avec Winnie ? 😊

Pendant plusieurs dizaines d’années, on a pu reconnaître les ouvrages destinés à la jeunesse au premier coup d’œil. Il existait des collections spécifiques, telles que La Bibliothèque Rose, fondée en 1856 pour les enfants de 6 à 12 ans avec certainement les thèmes chers à l’époque, ou La Bibliothèque Verte, fondée en 1923 pour les jeunes adolescents (et en particulier les garçons), ou encore La Bibliothèque Rouge et Or, fondée en 1947 et qui proposera, entre autres, des versions abrégées de romans tels que ceux de Jules Verne. Ces collections sont moins identifiables aujourd’hui (et beaucoup moins présentes sur le marché), mais les maisons d’édition spécialisées dans la littérature jeunesse sont bel et bien présentes et se démarquent généralement par des couvertures très colorées.

Les ouvrages à destination de la jeunesse jeunesse sont assez faciles à trouver. Ils se retrouvent dans des rayonnages spécifiques en librairie (ou en médiathèque), et ce pour des raisons évidentes : qu’ils soient accessibles facilement aux jeunes, et surtout que les jeunes ne se retrouvent pas avec des livres qui ont été pensés (et écrits) pour un public plus âgé 🤷‍♀️

Certains ouvrages jeunesse d’hier sont aujourd’hui considérés comme des classiques, et étaient pensés pour la jeunesse. Pour ce qui est des classiques plus « adultes », beaucoup ont été réécrits et abrégés pour les faire découvrir aux plus jeunes. J’ai d’ailleurs dans ma bibliothèque une version abrégée de « Moby Dick » de Hermann Melville publiée en 1972, et sur laquelle on ne trouve aucune mention « version abrégée ». Mon édition comporte environ 250 pages, quand les éditions intégrales en comptent entre plus 500 et plus de 700 😅 « Moby Dick » n’est, à l’origine, pas un roman jeunesse mais c’est un classique mettant en avant l’obsession d’un homme et jusqu’où celle-ci va le mener. C’est un roman complexe, qu’un enfant ne sera pas capable d’appréhender dans sa globalité 🤷‍♀️

Les « classiques » n’étaient pas écrits pour les mêmes publics, l’éducation des enfants était différente, la vie quotidienne d’hier n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui, et forcément les préoccupations d’hier différentes de celles d’aujourd’hui. Sans oublier que l’offre en termes de littérature était beaucoup moins vaste qu’aujourd’hui !

Autre exemple plus moderne : « Les Chroniques de Germania » de Patrick Pauget, série en 4 tomes d’une uchronie basée sur la Seconde Guerre mondiale, et dont le thème et l’histoire sont clairement à destination d’un lectorat adulte. Et bien l’auteur, que je croise chaque année au Festival Étrange Grande, a eu l’opportunité de réécrire une nouvelle version de son roman pour le rendre accessible à des collégiens, et le faire étudier en classe. L’histoire reste la même sur le fond, mais la forme est un peu différente, adaptée à l’âge des lecteurices en collège, et je trouve personnellement cette initiative absolument géniale 😊 Et rien n’empêchera ces ados de relire la saga dans sa version originale quand ils seront plus âgés 😄

Certains ouvrages sont également parfois adaptés en romans graphiques, à destination des adultes ou non. Ils peuvent être un bon moyen de faire découvrir des récits à des lecteurices jeunes ou peu habitués (ou attirés) par des romans dans leur version habituelle, mais là encore, si l’idée est de faire découvrir un texte adulte à un lectorat plus jeune, l’histoire et les illustrations seront adaptées 🤷‍♀️

Parlons maintenant un peu des réponses faites à cette libraire sous son post sur Threads, et attention, ça pique 🤪

Quand je suis tombée sur ce post, je n’avais pas prévu d’y répondre. Pour rappel, il était question de savoir si un roman de Werber pouvait être adapté à un enfant de 9 ans. Et les réponses sont… clairement pas adaptées 🙄

Tout d’abord, alors que la libraire appelait d’autres professionnels à s’exprimer, aucune des personnes qui est venue donner un avis n’est libraire. Ça commence mal, et ça ne va pas en s’arrangeant…

La grande majorité de ces personnes sont parties du principe qu’il était question du roman « Les Fourmis », et ne voyait pas de problème à le faire lire à un enfant de 9 ans. Après tout, elleux avaient lu des auteurs classiques à cet âge, des romans de Werber, de Stephen King, et j’en passe. Pour avoir moi-même découvert King, Werber et les classiques quand j’étais ado et pour en avoir relu un certain nombre depuis, je peux l’affirmer : ces ouvrages ne sont clairement pas adaptés à des enfants !

Si on reste sur « Les Fourmis » (dont il n’était pas question, à la base), il serait davantage accessible à partir de 14 ans, et encore, tout dépend de l’ado, de sa maturité, de ses habitudes de lecture. Le roman aborde de nombreux thèmes, chers aux romans ados, mais sa construction très fragmentée convient davantage à un lectorat adulte, ou au moins bien habitué à lire des romans complexes. Mais à 9 ans ? Sûrement pas ! 😮‍💨

Les romans de Bernard Werber (en tous cas les plus anciens) sont davantage accessibles à de jeunes adultes, mais certainement pas à des enfants. Toutes les personnes qui ont commenté en ne trouvant pas de problème à lire un Werber à moins de 10 ans ont visiblement oublié lesdits romans, et même si certains thèmes peuvent « coller » au lectorat adolescent, ils sont davantage à considérer comme des ouvrages qui cherchent à permettre à des adultes de donner du sens à leur vie. Un enfant de 9 ans a d’autres préoccupations…

Le roman « Les Fourmis » a, certes, bénéficié d’une publication chez Le Livre de Poche Jeunesse en 2013, mais conseillée à partir de 12 ans (donc toujours pas 9 ans). Cette version n’est aujourd’hui plus disponible si ce n’est en occasion, et aucune autre édition estampillée « jeunesse » n’a vu le jour. C’est bel et bien la seule. Toutes les autres éditions publiées l’ont été par des maisons d’édition spécialisées dans la littérature adulte (Albin Michel, Le Livre de Poche), depuis la toute première parution en 1991. Pour un roman prétendument accessible à un enfant, c’est plutôt étonnant, non ? Ah, oui, ce n’est pas un roman jeunesse ! 🙄 Cette version « jeunesse » me semble plutôt un coup marketing pour relancer la saga…

Parmi les réponses à ce post sur Threads, on retrouve aussi beaucoup de « oui mais moi j’ai lu des auteurs classiques à 8-9 ans et j’ai aimé/compris », prenant comme exemples Tolkien, Dumas, Pagnol… 🤪 Que des exemples de romans qui n’ont pas été écrits pour un lectorat jeune ! Tolkien et son « Seigneur des Anneaux » ? De la fantasy épique (voire dark) complexe, avec un certain nombre de morts et des créatures violentes. Dumas et son « Comte de Monte-Cristo » ? Un homme emprisonné à tort qui cherche à se venger, et pas de la manière la plus douce (on s’en doute). Pagnol et sa « Gloire de mon père » et autres de la même série ? Des récits d’enfance avec les histoires de coucheries de la femme du boulanger (d’après mes souvenirs – je n’ai jamais apprécié cet auteur). Effectivement, que des récits pour les enfants ! (Non) 🙄

Comme évidemment j’ai réagi au post de la libraire, limite choquée par les commentaires, quelqu’un est venu me répondre, prenant pour exemple le « Comte de Monte-Cristo », que c’était de littérature populaire (puisque d’abord publié sous forme de feuilleton), donc accessible à la jeunesse. Littérature populaire à l’époque, oui, classique aujourd’hui, mais jeunesse certainement pas ! On a longtemps parlé de littérature populaire pour des auteurs tels que Zola, et pourtant, qui aurait l’idée de mettre « Germinal » ou « L’Assommoir » dans les mains d’un enfant ? 😳 Celleux qui parlaient de littérature populaire n’étaient rien de moins que des élitistes qui considéraient que des romans qui racontaient le quotidien des pauvres n’étaient pas de la littérature, au sens de « bonne » littérature… Ces romans sont aujourd’hui considérés comme des classiques, mais ne sont et n’ont jamais été adaptés à un lectorat jeune 🤷‍♀️

Toutes ces personnes qui ont répondu au post de la libraire ont des points communs : ils ne connaissent pas le métier (une personne a été jusqu’à dire que la libraire n’avait pas à conseiller la clientèle 🤦‍♀️), et ils ne pensent qu’à travers leur petite expérience personnelle, incapables de se mettre à la place d’autres lecteurs. Quand j’étais moi-même adolescente, j’ai beaucoup lu de romans « adultes », dont mon premier King à 13 ans, mais surtout des romans qui n’étaient pas adaptés à mon âge tels que « Les Nuits Fauves » de Cyril Collard ou « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… », deux romans que je n’aurais pas du lire aussi jeune. L’offre littéraire de mon adolescence, au milieu des années 90, n’était pas aussi vaste qu’aujourd’hui (oui, je suis vieille 😝), je ne trouvais pas d’ouvrages qui me convenaient, qui n’étaient pas trop « enfantins » (à mes yeux). Aujourd’hui, le choix est presque trop important, mais au moins, il y en a ! Pour les enfants, pour les ados, pour les adultes, il y a de quoi faire ! 🤷‍♀️

Pour conclure (parce qu’il est largement temps 😅), un parent ou une grand-mère, même très au courants des goûts de leurs enfants et petits-enfants, ne sont pas forcément les plus aptes à savoir ce qui leur conviendra en termes de lectures. Cette grand-mère qui voulait absolument acheter un roman de Werber pour son petit-fils de 9 ans n’a pas compris que la libraire, à qui elle demandait son avis, était la plus apte à la conseiller et à l’orienter vers une lecture adaptée. Et si, au final, c’est le client qui décide, les libraires sont là pour faire le lien entre l’offre des maisons d’édition et les lecteurices. Il faut toujours garder en tête que nous sommes toutes et tous uniques, avec des expériences différentes et qui nous sont propres, et que les professionnels tels que les libraires sont formés à ce métier de vente, certes, mais surtout de conseil.

Au fond, le problème n’est pas le livre, mais le moment, parce que rien n’empêchera cet enfant de découvrir les romans de Werber quand ce sera le bon moment 🤷‍♀️